Apple teste les limites du marketing du silence.

Publié le par Cédric Ingrand

_scribblings_of_the_metrop__scribblings_of_the_metrop__magp.gif

L'affaire faisait déjà la Une du Monde ce week-end, on en parlait dans les pages 'saumon' du Figaro de lundi, et ce n'est qu'un début, je parie personnellement sur la Une de Libération pour mercredi matin. 8000 kilomètres et neuf fuseaux horaires plus loin, à San Francisco, c'est pire. "Vous venez pour la conférence d'Apple ?", m'a spontanément demandé l'officier de l'immigration, à l'aéroport.

Dans la presse, dans les blogs spécialisés, sur Twitter, la machine à rumeurs, à fantasmes surtout, a passé la surmultipliée. La tablette serait ainsi dotée de fonctions magiques, assez "pour sauver les vieux médias" dit un article. Dans un autre, une étude assure que "14% des américains sont prêts à l'acheter", les yeux fermés, puisqu'évidemment, personne ne l'a vue. Autant d'illustrations du succès de la politique de silence absolu de Cupertino, le QG d'Apple, où l'on n'a encore rien annoncé, où l'on ne commente rien, et où l'on renvoit toutes les questions a l'évènement de mercredi.

Pourtant, parfois à l'initiative d'Apple, qui sait faire fuiter un peu d'info quand il le faut, quelques confrères ont pu dresser les contours de la tablette. La machine proprement dit devrait ressembler à un gros iPod Touch, ou à un Macbook que l'on aurait privé de clavier, avec une webcam intégrée. Un nouveau format, mais rien de bluffant au premier coup d'oeil. Son prix ? Autour de 1000 dollars. Du coup, là où la tablette devrait, ou plutôt doit ébahir, c'est sur les usages. Il faut, pour que le pari soit gagné, que la tablette fasse des choses qu'aucune machine ne faisait, ou ne faisait vraiment bien avant elle. Au-delà de "l'eye-candy", des jolies animations d'interface qu'Apple fait mieux que personne, il faut que la tablette devienne un nouveau point d'inflexion du marché de l'informatique, et ouvre les portes du numérique à des contenus que l'on n'y trouve pas aujourd'hui. Pensez aux magazines, par exemple, ou à la BD, en plus des livres, du web, de la vidéo, des jeux et du reste.

Si la barre du succès est si haute, c'est aussi parce qu'Apple va devoir pour la première fois de son histoire récente  créer un nouveau marché de toutes pièces. Tant pour l'iPod que pour l'iPhone, Cupertino avait laissé d'autres avancer devant lui pour inventer les baladeurs numériques et les smartphones, avant de les refaire à son image, euh, enfin à son idée... Avec la tablette, Apple ne va pas répondre à un besoin, à une envie précise exprimée par les consommateurs, mais va tenter d'insérer une nouvelle catégorie d'ordinateurs, quelque part entre le smartphone et l'ordinateur portable, si possible sans cannibaliser ni l'un, ni l'autre... L'ampleur du défi donne un peu le vertige, et relance évidemment la machine à fantasmes: si l'on ne comprend pas comment Apple peut réussir, mais qu'il prend date pour lancer sa tablette, c'est qu'elle est forcément géniale, et que le constructeur a trois coups d'avance sur nos attentes. Et heureusement...

Car le pire qui puisse arriver à Apple, c'est de décevoir. Une déception qui serait forcément injuste, tant le constructeur n'a rien promis, et garde un silence de moine Chartreux sur les entrailles de sa machine. Après vingt ans d'une industrie coutumière du 'vaporware', et de tant de promesses déçues, le silence d'Apple est presque rafraîchissant, mais reste une arme à double tranchant. En laissant s'emballer les prédictions, les attentes, et les fantasmes de ses fans sans les modérer, sans les canaliser, sans pré-annoncer même dans les grandes lignes ce à quoi l'on doit s'attendre, Apple paierait 'cash' tout lancement même juste un peu décevant. De ce fait, la tablette est condamnée à transformer le plomb en or, et à marcher sur l'eau, rien de moins. A défaut, ce serait juste un baladeur multimédia de plus, un machin à grand écran forcément trop cher, dont on ne sait pas exactement à quoi où pourra l'utiliser dans la vie réelle.

Heureusement pour Apple, et pour manier l'understatement, le constructeur ne semble pas résigné à décevoir. Si l'on en croit les dernières rumeurs du week-end, Steve Jobs dirait autour de lui que la tablette est "...la chose la plus importante que j'ai jamais fait". Pas mal, pour quelqu'un qui a déjà démocratisé l'informatique personnelle avec l'Apple II, et lancé le Macintosh dans la foulée.

On attend donc la conférence de mercredi avec la conviction que rien ne sera plus jamais comme avant. Et à défaut, le prix de revente du badge de la conférence sur eBay aura valu, à lui seul, le détour.
 







 

Publié dans bloghightech

Commenter cet article